
Pierre MAC ORLAN (1883-1970).
Il est bien possible que Mac Orlan n’ait jamais écrit qu’un seul livre, toujours le même, inlassablement repris sous des formes diverses – poèmes, chansons, romans, chroniques. Pour dire quoi ? Pour dire que ce monde est peut-être une erreur, que les hommes n’aiment jamais tant l’amour qu’en faisant la guerre, jamais tant la vie qu’à l’heure de la perdre, et que tout se résume, semble-t-il, à une somme de malentendus dont personne n’a jamais pu savoir avec certitude s’il fallait en rire ou en pleurer. Mac Orlan, incapable lui-même de trancher ce dilemme, invente une solution provisoire : ses sanglots ricanent (jaune parfois), ses drôleries sont pleines de larmes ravalées. A ceux qui lui demandaient de prendre position, de se prononcer, il avouait que le tableau était dans l’ensemble assez sinistre, animé au surplus par un acteur des plus désastreux, mais qu’il fallait s’y faire, et qu’à bien y regarder, surtout si l’on acceptait de se salir les mains à quelques vilaines boues, l’on y pouvait trouver des merveilles.
Ce dernier mystère lui semblait le plus inquiétant : tout serait si facile, s’il n’y avait pas la beauté. A quelles boues avait-il été lui-même se frotter ? A celles des tranchées d’abord, quatre années durant, où il avait découvert pêle-mêle l’horreur de l’humaine boucherie et le miracle de l’humaine camaraderie. Et, avant cela, à la crasse de la mouise noire qui est depuis Villon, comme chacun sait, le terreau du plus précieux compagnonnage. L'oeuvre tout entière est issue de ce patient orpaillage, de ce long remuement de la douleur, de l’ordure et de l’ennui, gangue obligée des fabuleuses pépites.
Pour mettre quelques chances de plus de son côté, Mac Orlan eut le premier l’idée – ex-aequo avec l’ami Cendrars – d’étendre autant que possible le champ de ses prospections. Il voyagea loin (moins qu’il ne le laissa croire), lut des écrivains poussés sous d’autres climats (plus qu’on ne l’imagine). Toujours ex-aequo avec le manchot qu’on vient de dire, il inventa chez nous la poésie de l’Ailleurs. Il était assez malin pour éviter d’y loger de ce pittoresque qui fane plus vite que les fleurs, assez poète pour glisser dans le dernier de ses articles, la moindre de ses chansonnettes, quelques riens d’éternité. De ces riens qui nous sont tout. On en jugera ici.